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Précis de philosophie nue

Arnaud Villani

La collection Philosophie nue voudrait présenter des paroles en nom propre, riches d’un désert peuplé, voulant rompre avec toute « éminence », et en finir avec la confusion sans avenir de la puissance avec la domination.

extrait

AVERTISSEMENT

Les hasards de la création du mot métaphysique nous égarent depuis plus de deux millénaires. Après la physique, au- delà, il n’y a rien. Seulement le sentiment d’irréalité du réel, l’épuisement catatonique qui précède la mort, ce reflux de toutes les sensations vers une seule, si faible, puis le rien noir, un défaut éternel du vivre.

Faut-il pour autant penser que la vie n’est qu’une compli­cation auto-organisée de la matière ? Ce que l’on nomme esprit n’étant alors que fantôme, ne renverrait qu’à la crédulité théo­logique et métaphysique ? Faut-il ignorer comme peuvent le faire des logiciens (certaines positions de principe donnent l’apparent avantage d’économiser des lectures complexes), la spiritualité, les recherches des méditatifs, l’enthousiasme sans délire, les hautes productions de l’art, de la religion et de la phi­losophie ? Ce serait accorder une importance à l’ignorance.

Non, il n’existe pas que la matière, le commerce et l’intérêt, les instincts vulgaires. On ne nous fera pas admettre que soient inévitables, voire souhaitables, un voir aveugle et une oreille qui ne sait que résonner, un sexe dénué de sentiment (la por­nographie ne présente jamais des corps nus, mais des corps habillés de nu), la politique sans envergure de notre fin de siè­cle, ruminant des massacres inexpiables.

(...)
Devoir choisir entre des termes d’une fausse opposition a tué la politique, simple jeu complice de partis protégeant les prévarications. De même, se forcer depuis des siècles à décider courtes insincérités dont la somme est une grande erreur. D’où notre défaut d’idéal où il ne s’agit même plus de désenchanter le monde (attitude courageuse de la raison) mais bien de déchanter du monde (attitude désespérée de l’absence de pas­sion). D’où l’horizon sans avenir, le malaise aggravé de la civi­lisation, nos névroses, suicides, génocides. Notre nihilisme n’a même pas l’avantage que lui donne Nietzsche : nous rappro­cher d’une transvaluation de toutes les valeurs. On continue de se masquer l’essentiel.

Car il y avait d’autres issues. Dans ce monde-ci et de l’in­térieur même d’une sensibilité-intelligente, sans aller chercher un sixième sens, nous sommes tous déjà au niveau d’un infini. Au plus haut de la sensibilité ne signifie pas au-dessus d’elle, et je ne veux pas réintroduire une hiérarchie où l’âme et l’intellect, surplombant la sensibilité et le corps, détermineraient un Haut que le Bas corporel ne pourrait supplanter que dans de rares fêtes. Sans le corps, ni âme, ni entendement ; ni intellect. La délocation de l’âme est un malentendu provenant chez les Grecs d’une interprétation trop à la lettre des sages nus de l’Inde.

C’est donc bien dans et par le corps qu’à l’occasion d’une forte concentration de l’esprit et des sens, se dévoile un sursen­sible, un plus-que-sensible bien réel mais impossible à dire, intangible, immémorial et impensable, que la tradition a nommé faute de mieux métaphysique, expérience mystique, suprasensible, Substance, Un-Tout, panthéisme, Dieu, tre, Absolu, dont la somme même ne suffit pas à l’exprimer.

D’abord parce qu’il s’agit d’une expérience ou d’un pro­cessus et non d’un être substantiel. Ensuite parce que tout homme, si ignorant soit-il (je ne dis pas inintelligent et insensi­ble) peut la vivre et l’a peut-être déjà vécue, sans vouloir l’avouer ni se l’avouer, craignant le ridicule de succomber au mysticisme. Enfin parce que cette expérience, qui n’est pas pro­pre aux techniques orientales, est le simple exercice du vivre parvenu à la nudité, à la simplicité irradiant autour d’elle joie de vivre et de faire vivre. Bref, rien d’au-delà, de transcendant, nulle affaire de spécialistes. En revanche, on posera qu’il n’est pas de grand créateur qui n’ait fait, au moins une fois dans sa vie, cette expérience sursensible.

Pour montrer à quel point cette expérience est à la dispo­sition du premier venu, et qu’ici par excellence les moins savants sont les plus aptes et les premiers le plus souvent les derniers, qu’on remarque ceci : l’expérience sursensible sur­vient si l’on a le courage de tenir et d’endurer l’absence de tout divertissement remplissant tous les silences jusqu’à l’heure de la mort.

Inversement l’amour, toujours fragile et insatisfait, vécu comme un enchantement du silence, est une bonne analogie de la concentration du sursensible, que je veux ici, non pas prou­ver (elle s’éprouve), mais faire parler. La tâche est redoutable, car en outre, lorsqu’on n’est d’aucun bord, on court le risque de passer par-dessus bord, et de voir confondre l’essai tenace de véracité avec une simple naïveté.