Éditions

Dernière adolescence

Béatrice Bonhomme

Dernière adolescence, récit-poème écrit entre 1991-1992, Editions de la revue Nu(e), juin 2002.
Béatrice Bonhomme.

extrait

Dans le tissu de certaines journées se trouve comme la forme en creux d’une possibilité plus pure et plus belle qu’on pourrait presque saisir et cette possibilité se plaît pourtant toujours à vous échapper.

La clarté de l’air, la transparence est parfaite, le soleil possède le glacis de rares matins d’hiver, on sent une limpidité dans l’atmosphère. Cependant le moment d’en jouir paraît déjà terminé et toute cette splendeur ne se présente à vous que comme un déjà-vu d’enfance, cette clarté n’est qu’un simple reflet, un peu plus terne, d’une journée encore plus ciselée de bleu, plus joyeuse. Du temps passé.

On a d’abord l’illusion qu’il suffirait d’un geste pour que cet éclatement vital advienne, danse dio­nysiaque, joie échevelée, mais on s’aperçoit très vite qu’il est impossible de faire ce geste qui rendra présent le bonheur car déjà la journée n’est plus vie mais récurrence, nostalgie.

La lumière est voilée par une pellicule très fine, fine comme le voile que posent sur leur tête les pleureuses.

Bien sûr, avoir ressenti la joie fabuleuse d’un matin si clair confère leur valeur aux autres clartés mati­nales, mais après le premier matin, les suivants ne sont plus aussi neufs, ils portent l’autre en eux et se mettent à ressembler à des poupées gigognes.

Aujourd’hui lorsque je vois l’aube s’effranger de mauve, je pense à ce lit en berceau au centre de rayons caressants que mon regard ensommeillé fil­trait dans la chambre aux bougainvilliers, les murs étaient tapissés de mauve très pâle où se jouaient les clartés feuillues en ombres chinoises.

Matin brûlé de neige parmi les mimosas en fleurs, je courais dans le jardin d’arbre en arbre. L’aurore veloutée était déjà si chaude dans la touffeur de l’été qu’elle exaltait l’odeur du jasmin.

Aux matins premiers de mon enfance...

Comme si je ne pouvais jamais atteindre le présent dans sa plénitude mais que tout se soit éloigné, plus loin que le bras ne peut atteindre et que le présent lui-même soit porteur d’un secret mystérieux, anté­rieur, indéchiffrable, et cela crée cette constante insatisfaction, cette douleur qui, parfois, nous sus­pend, contemplatifs.

Désormais rien ne paraît plus translucide ou simple et nous saisit un malaise indéfinissable devant cette quête toujours recommencée, inlassablement.

Toutes les fenêtres et la grande baie ouverte fai­saient claquer les grands voiles des rideaux, les bois des persiennes, et, dans ce désordre aérien, surnageaient de superbes meubles « empire », majestueux et délabrés comme les épaves d’un navire en perdition. Cet immense salon s’ouvrait entièrement vers l’extérieur par ses larges fenêtres et ses baies découpées en arceaux où la ville lumi­neuse et la mer se reflétaient, nous donnant l’im­pression de voguer sur un bâtiment marin, perdus dans la mouvance des formes d’une houle toujours changeante, moirée de rose, brumeuse de trop gran­de chaleur ou fondue sous l’eau fluide de la nuit.

Une terrasse rose exiguë comme une passerelle et bordée de colonnettes prolongeait le vestibule jus­qu’au portail de bois blanc effondré sous la lourdeur verdoyante du lierre.

La tapisserie rose aux reflets légers de violettes s’harmonisait avec les branches fleuries du bou­gainvillier qui profitait de n’être jamais taillé pour s’emmêler aux volets et laisser pénétrer jusqu’au milieu de la pièce quelques lianes griffues.

Le tableau d’un bouquet s’effeuillait lentement sur la commode couverte de marbre vert, et l’armoire d’apparence hautaine, un peu branlante sur ses pieds rongés, menaçait les lits d’une chute apocalyptique.

(...)