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La Fin de l'éternité

Béatrice Bonhomme

La Fin de l’éternité, pièce de théâtre, Editions de la revue Nu(e), juin 2002.

extrait

Jeanne la folle : La nuit s’est recouverte du sang éclaboussé des fleurs. Une pluie de sang comme la pluie de lave et retombe en brûlure. La nuit écla­boussée du monde.

L’homme noir : Je ne vois rien de la nuit recouver­te de sang, et que les étoiles ne brillent plus paraît simple et normal puisque le monde est noir. Il s’est couvert du manteau des pleureuses et reste dans les particules de suie au lendemain des tremblements de terre.

La femme noire : L’écorchée vive qui s’ébroue dans l’incendie des coccinelles, celle qu’on n’oublie jamais et qui témoigne de la violence du monde avec son muffle de sang, l’écorchée vive brillante comme une étoile dans sa simplicité de sainte, je la vois pourtant, je la vois.

La femme grise : Tout le monde témoigne que son corps de pluie rouge a recouvert l’émargée de lumière. Le désir s’ouvre les veines pour féconder les blés du monde.

L’homme noir : Il y a le flux et le reflux vers les marges de lumière, il y a le rythme de la mer qui bat, de toi à moi, de moi en toi, et tu laboures le même champ et tu écoutes la même vague, pour mourir sur le même sillon et ressentir le pouls du monde.

Jeanne la folle : Et si je regarde la mer, c’est encore elle que je vois, rouge comme le coeur scintillant de l’amour tendu par l’enfant des églises baroques, comme le sang qui s’écoule superstitieux des yeux des vierges espagnoles, comme le coeur strié de l’enfance.
La tentation demeure d’ouvrir la veine giclante et laisser pisser les seaux d’un sang d’amour désor­mais inutile.

La femme grise : Mais on espère un jour la com­passion, une main pour un visage, le visage pour la main et que la générosité ne soit pas, une fois de plus, l’envers de l’égoïsme, et que l’accueil se fasse là où s’écoute le silence.

La femme noire (sceptique) : Mais quelle poésie ? Je ne crois pas que Jeanne crucifiée puisse racheter l’immense non-sens du monde, elle meurt d’or­gueil et c’est tout, elle croit indispensable la cheve­lure de lumière, et pouvoir teinter de rouge, de son rouge, le noir intensifié du ciel, mais son sacrifice passe inaperçu. Personne ne voit sa veine éclatée ni le sang martyr.

Jeanne la folle : Avant le sang, autrefois, j’aimais les beaux peupliers dans leur bruit d’eau de pluie. Je pensais à lui sans cesse comme à une bergerie de lumière. S’il ouvrait les bras, le monde deviendrait accueil, chaleur et pureté. Je pensais à lui sans cesse, puis à la nonne retirée dans son couvent devenue folle de cette lumière qui lui est arrachée.

L’homme gris (un peu ironique) : Alors, Jeanne a été amoureuse ?

Jeanne : Non pas amoureuse, ou du moins je ne le savais pas, car l’amour, lorsqu’il est, demeure si proche, qu’il est juste à vivre, à subir, à prendre, dans la violence des jours. Je ne savais pas que je l’aimais, chaque jour je pensais m’en séparer et déjà il faisait partie de toute la respiration de mon être et cette folie est devenue ensuite celle de la terre. On engrange la folie et un jour elle ressort, toute prête, brandie, elle prend la place de l’amour ou bien elle vit avec lui, en folle entente.
Un jour que je devais le retrouver...
j’avais alors seize ans... qui suis-je alors ?
(Comme dans une hallucination)  : Elle voit une foule compacte autour d’un blessé. Elle s’avance poussée par cette prémonition morbide qui nous fait nous frayer un passage pour voir le sang des autres couler.
Crucifié sur le parvis du monde, il est étendu là.
Et lui, crucifié, tout le monde l’entoure, dans la rue une atmosphère de catastrophe et ce sang qui sèche si vite, ces sifflements dans les oreilles, cet écrasement de chaleur.
Ce sang déjà séché n’a coulé que pour le rendre plus hallucinant et plus beau.
Les sirènes, le hurlement étouffant de la mort, il disparaît dans la nausée éblouissante que l’on éprouve à fixer quelqu’un que l’on aime perdre son sang.
(dans l’exaltation)
Et ce sang déjà séché, comme un col roulé dont la couleur t’allait si bien, vermeil, coupant ta gorge d’une vision fantastique, tranchant ton teint blafard.
(comme après une anesthésie)
La bergerie de lumière, toute la respiration et le pouls du monde en bataille à travers l’être aimé, le cataclysme des lumières sur les bruits d’eau des fontaines, la nudité des tournesols.

L’homme noir (mélancolique) : Je la vois toujours dans les brassées de tournesols. Il existait alors un pays qui a disparu, comme le pays du Grand Meaulnes. Nous nous promenions sur les rails désaffectés d’un grand pont. J’ai volé une équerre

dans la petite école d’Alain Fournier, pour mesurer le monde à l’échelle du Grand Meaulnes. Puis je me retourne vers celle que j’aimais, je la vois meur­trie, la bouche déjà sanglante dans l’été des tourne­sols. Elle s’étire dans la rousseur des herbes folles, puis elle revient rousse à la terre rouge de l’enfan­ce et de son sang naît la terre rouge.

La femme noire : Tu ne crois plus à la magie des mots pour faire briller l’instant de sa présence, c’est pourquoi tu l’as perdue.

Jeanne : Enfermée dans un couvent à Cordoue. Parfois des offices avaient lieu dans l’ancienne mosquée avec l’architecture des colonnes de pierre et le redoublement des couloirs de neige soulignés de rouge. Parfois dans l’été écrasant, les bran­chages enlacent le ciel des treilles et projettent la lumière portée d’un soleil en éclaboussures. J’espérais oublier. Je n’attendais plus que lui, par­tout la même obsession et la main sur le coeur pour arracher les parcelles charnelles de cet amour si lumineux dans le corps même de l’amour. Et rien ne peut s’arracher de la lumière.

L’homme noir : Et rien ne s’oublie, même pas le rêve d’un balcon sur les toits, un balcon dans le vent de l’arbre, posé sur les toits d’Avignon et d’où l’on voyait le palais des papes. L’arbre immense éclaté en cinq branches, le soleil si violent. Et la terrible peur soudain d’un meurtre ancien dans le jardin. Un homme projeté d’une fenêtre, éclaté, broyé sur le parvis de la cour. Puis l’on s’enfuit dans ce grand couloir de Marienbad, on erre dans le couloir lépreux mais vaste comme celui d’un château.

La femme noire : C’était une promenade claire sou­levée d’une brise lente, et je croise brusquement l’odeur, cette odeur violente, amère de la mort, l’odeur étouffante d’un corps mort, décomposé et, à côté de l’oiseau écartelé, le merveilleux bijou baroque d’un sang qui brille, vivant et noir comme une myrtille ou une mûre bien grosse et juteuse et l’oiseau crucifié, couché en vol d’obscur, avec la myrtille qui brille à ses côtés comme une décora­tion magique. Le soleil brille sur le sang déjà noir.