Éditions

Marges

Béatrice Bonhomme

Marges, journal écrit entre 1992 et 1994, Editions de la revue Nu(e), juin 2002.

extrait

Un soir d’été en Grèce ou en Italie.

Il y avait du Fellini (les gitans, l’accordéoniste, le passage bruyant des voitures et des motos) et du

Visconti (la beauté, la noblesse de notre amour, ta grâce et ta séduction).

Décrire le temps en parallèle, celui qui ne fuit pas,

celui qui reste en soi, souvenirs inexprimés, âge sans âges.

La pluie qui égrène son chapelet d’ennui et le pinceau du temps, la porte de la grange à la vibrance de l’air,

rideau qui pleure les perles de notre liberté.

Le lycée, les salles de classe, l’ancienne école nor­male d’Aix avec ses balcons, et les platanes per­dent leurs feuilles. Un tapis de feuilles rouges saigne à ses pieds.

Ces salles sont belles, au-delà du tactile le senti­ment flotte dans l’espace à la rencontre de la mémoire meurtrie, ce fond de notre libre histoire.

Ce lycée détruit pour être reconstruit, les salles de classe pendent dans le vide et seul le tableau vert reste suspendu au silence. Des poutres vermoulues soustraites de rêves informels, voyageurs sans conscience, désertiques facettes, terrain vague, obscur mouvement terrifiant de mondes interdits, fleur de cervelle effeuillée par le martèlement d’ob­sessions au sortir du dire.

Adolescent j’ai longtemps erré dans les brumes de la solitude le long d’une plage balayée de reclus escarpés.

Feuille blanche recollée de vieux papiers sans mémoire.

J’aimerais tant écrire les larmes de son nom.

La maison ouverte baillant de toutes ses portes, de toutes ses pièces mises à jour comme une femme dénudée.

Cette chambre, navire, étoile échappée au monde, où se clôt le bercement fou de l’amour. Chambre morceau d’étoiles, barque mouvance de toiles.

Eparpillé de fleurs, le soleil en morceaux, éclaté, sucre qui fond dans le miel ou l’érable, ainsi illu­miné par toi, de ton désir.

Le rideau jaune répandu, rideaux orange, soleil sur ton corps lie, étroit, l’effroi désir.

Cette chambre presque sur la mer au moment où l’on pénètre dans l’eau si froide, coupe la respira­tion, une autre respiration, un autre espace, avec toi je pénètre dans l’eau, l’eau magique, si douce et percutante de la jouissance.

Ces chambres, l’une plus claire, presque bleue, où tu t’allonges, dehors aussi, encore, il y a la mer, il y a d’autres enfances, infidèles, il y a l’oubli, et brusquement ton visage, ton sourire et le monde devient ton seul visage, ton sourire, s’arrête là, coupe l’image.

L’eau coule entre tes cuisses, lentement, comme une caresse, merveilleuse jusqu’au cri, sauvage. Chambre d’en haut dans la maison rose.

Le ciel bleu fait mal dans l’éclat atroce, jeté sur la place, si blessant - je suis monté dans cette chambre de silence, agenouillé devant toi.

Fil entre raison et somnambulisme menaçant de se rompre mais sans appartenance. Le paysage tou­jours si semblable avec vue sur la mer qui porte ma brûlure, des voitures roulant toujours dans le même sens. Il y a un endroit en moi comme un autre, une sorte de marge, un endroit qui s’appelle la marge.

Ces chambres coulent l’eau d’un silence inouï et sacré, un tombeau, gisants, à ne plus se quitter. Pleure, s’écoule une fontaine de douleur, un puits, ne s’arrête plus de s’écouler, au centre même de ton corps, sauvagement arrachée, cette jouissance si bleue, si vulnérable, berce-moi dans la mort.

N’être plus que le creux de la vague. Une certitude au couperet si tranchant qu’elle ne laisse d’autre alternative qu’au silence, une baie sauvage gardant les abords d’un chemin traversier. L’attente, cercueil de cendres bordé de lassitude, le navire intérieur naufrage à chaque coup de rame.

Ce soir c’est encore ce goût de renoncement, ce deuil au goût étrange d’amère acceptation, de fein­te consolance, d’images fugitives glacées sur une vitre de mémoire qui ne sait plus distinguer la valse lente et mesurée de la quenouille effilochée où songes et souvenirs se mêlent.

La vie est vie au plus profond du manque même. C’est comme le lendemain de la mort d’un ami où l’on ne comprend pas comment le jour se lève, comment le soleil brille, toujours au rendez-vous de l’impossible. Ce matin-là, c’était le lendemain de sa mort et le temps était si bleu, les platanes éblouissants. Ce sentiment d’injustice infamante, pas une goutte de deuil.

Et là entre nous, désormais, mon amour, c’est pareil, chacun va sa vie et on doit l’accepter, ta vie, ma mort, ma vie, ta mort, et ce soir pas une goutte de deuil sur la mort du possible, seule la lourde pierre tombale.

Je te porte déjà dans le lointain du deuil, deuil à venir et déroutant du livide crépusculaire, l’absen­ce d’insupportable simplicité, l’absence du temps posé en cette ville, mon amour en plein coeur d’ab­sence transpercée ricochant sur les dunes du vent. Mon amour, mon terrible amour de tant de douceur portée jusqu’à la misère d’insoutenable besoin de toi.