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L'écho, la solitude - Nouvelles

Marie-Hélène Cotoni

L’écho, la solitude - Nouvelles, Éditions de la revue Nu(e), juillet 2004.

extrait

Maternité


Extrait

La nuit est tombée très tôt. La veilleuse est allumée depuis des heures. Élise s’est allongée sur le divan. Un moment elle regarde la tapisserie grisâtre. Elle fixe l’éraflure triangulaire, puis ferme les yeux. Elle se laisse envahir, comme droguée, par des phrases sans cohérence qui palpitent dans sa tête : « J’ai oublié d’acheter... Il y en a pour combien ? ... Trente mille manifestants au moins... Fille aînée de l’Église... ». Elle s’abandonne à la douceur de bercer son corps dans le silence, quand des appels éclatent, se précipitent : « Maman ! Maman ! ». Cris à contre-temps, cris contre nature. Appel de petit enfant, lancé par une voix cassée, usée.

Ébranlée, défaite, elle va vers le lit. Sa mère a dû encore se mouiller. Elle ôte des morceaux de drap et de plastique, tire la chemise de la malade, lui en enfile une autre. On changera le lit demain, quand Louisette viendra. Si Louisette vient. Elle va s’allonger à nouveau.

Crispée, elle se tourne, ne s’endort pas. « J’aurais dû lui mettre de la pommade ». Elle attend. Elle compte, jusqu’à trois cents, mille trois cents, deux mille trois cents.

En pleine nuit, de la cave, il vient aussi des raclements, des grignotements sonores, des grattements amplifiés, comme si on frottait vivement un ongle contre une plaque de bois. Des souris, sans doute. Élise va éclairer la cuisine. La tache de lumière, visible par le soupirail, fait cesser le bruit. Tout se tait. Au bout d’un moment elle éteint, repart se coucher. Mais elle guette et ne parvient pas à se rendormir : en bas, on va sûrement recommencer à ronger, méticuleusement. Elle croit percevoir le prélude de cette activité dévastatrice. Son esprit s’affole quand, régulier, le bruit de scie reprend : à force de rogner, de grignoter, de percer, ils vont débouler là, tout d’un coup, les rats !

De la chambre à côté, on va certainement appeler. Le moindre toussotement lui en paraît le présage. Dans l’abîme du silence, le plus faible son s’amplifie, perdure. Elle en vient à regretter la tonitruante télévision de ses voisins, en ville : « Sochaux marque un but ! C’est gagné ! C’est la gloire ! À deux minutes de la fin, Sochaux mène... ! ». Avait-elle assez protesté contre ce sans-gêne exaspérant ! C’était assommant, c’est vrai, mais c’était la vie. Ici elle a du mal à s’endormir, redoutant les cris nocturnes, « Maman ! Maman ! », fausse note jaillissant de cette voix fêlée, qui envahit la maison sombre, qui la pénètre elle-même, la transforme en automate aux articulations raidies, défaillantes.

Le jour, les divagations charrient une angoisse moins épaisse, moins destructrice.

« Ce vieux fou, se plaint la malade, ce déséquilibré, il a donné mon lit à la Ferraillon et il m’a couchée sur de la mie de pain ».

Elle gratte les draps, gratte le passé, confond les temps. Élise la fait un peu rouler vers l’autre bord du matelas, lisse le drap, la tire à nouveau vers elle. « Cet obsédé, continue la vieille voix, il est allé la chercher à Fortenlis et il l’a amenée ici. Il a osé l’amener ici. Elle était là, juste en face de moi, elle me regardait ; ils rigolaient tous les deux ».

Par moments elle parle seule. Souvent elle se plaint de l’obscurité : « Ouvre les volets ! Les volets ! ».

Élise explique qu’il pleut, qu’il fait sombre, mais que les volets sont ouverts. « Ne ferme pas la porte », crie-t-elle quand Élise quitte la pièce. Il lui vient des phrases étranges : « Ces ténèbres ! Pourquoi rester dans ces ténèbres ? » ou « Pourquoi m’enfermer ainsi ? Ouvre ! ».

Élise la borde, s’évade vers la cuisine, comme pour secouer la détresse communiquée. Elle revient s’asseoir ; elle compte. « Il y a soixante-sept jours, non, soixante-huit jours que je suis ici. La première attaque, d’abord ; puis un mieux apparent ; puis ce ramollissement cérébral ; quelquefois des phrases sensées... Il doit y avoir cent vingt-huit jours que je suis en préretraite, que j’ai quitté les Grandes Galeries, que notre petit groupe a éclaté, s’est déchiré ».

Grâce à quelques bons collègues, elle s’était sentie quelque temps exister. Sa coiffure, ses robes, sa santé, ses propos comptaient pour quelqu’un, parfois. On remarquait sa nouvelle eau de toilette. On papotait sur les arômes, les essences et leur harmonie avec les signes du zodiaque. On s’amusait avec l’astrologie et la caractérologie. Élise avait l’impression d’être un sujet d’intérêt, d’attention pour les autres.

« Élise est Bélier. Vous êtes née sous un signe attirant, Élise ». Voilà qu’elle en était à se remémorer avec nostalgie les plaisanteries courantes, inévitables : « Tu te rends compte, Sophie est Vierge ! Qui s’en serait douté ? ».

C’était bête, mais c’était la vie.

Certaines collègues évoquaient facilement leur vie sentimentale, racontaient leurs nuits ; elles écourtaient parfois en présence d’Élise, plus âgée, peu bavarde. Mais souvent, on étalait au moins des projets, plus ou moins par jeu : « Tu pourrais venir sur le voilier avec ton copain, disait Sophie à l’autre vendeuse. Mon mari est d’accord pour une partie carrée ».

Elles s’esclaffaient. C’était peut-être vulgaire, mais c’était la vie. La petite Sophie avait l’air de mettre toute son ardeur à bien vivre, d’être à l’écoute de tous ses appétits, de protester contre toutes les entraves.

Élise ne se sentait pas toujours à l’unisson avec cette bande de jeunes collègues, qui l’acceptaient pourtant, à leur table, au snack. Mais au moins, avec eux elle existait.

Maintenant elle est devenue complètement poreuse, totalement envahie par les exigences des autres, réduite aux fonctions utiles aux autres. Elle n’aura été que la comptable, la garde d’enfants, la garde-malade, pour finir.

La maison s’enfonçait de plus en plus dans la pluie, dans la boue, le seuil envahi par les dernières feuilles peu à peu putréfiées, sorte d’humus noirâtre. L’eau suintait maintenant par la fenêtre de la cuisine. Depuis longtemps l’odeur de terre mouillée, saine, riche, qui rappelait un peu celle des foins, avait fait place à une définitive odeur de moisi.

Quelquefois, lors d’une éclaircie, Élise monte au premier étage. C’est une évasion, un voyage. Elle traverse les chambres, inhabitées depuis que, par commodité, elles se sont réunies toutes deux au rez-de-chaussée. Elle pousse, lance brusquement les volets, et se penche, avide. Pour découvrir un bourg figé, enterré sous des nues blanchâtres, la grosse maison de l’épicière tassée contre celle du boucher, pressée contre la pharmacie, quelques arbres dressés comme des fagots de bois mort. Plus bas, du côté des fermes, des pâturages, on ne voit déjà plus rien. Elle redescend.

Elle éclaire la pièce obscurcie par des nuages bas, couleur d’ardoise. Elle s’étonne de capter encore dans le miroir un visage vivant, des couleurs, des yeux qui brillent. Elle fait avaler un comprimé, tape les coussins, se rassoit. La figure à côté d’elle a un rictus méchant. Élise se dit que ça n’a pas dû être toujours drôle d’être mère à seize ans. À l’âge qui symbolise, dit-on, la grâce légère, se trouver le corps alourdi ; au moment où l’on croit s’élancer vers l’indicible et découvrir le monde, être enfermée, entre des couches et des biberons.

Une mère encore enfant...

Qui prenait, pour le manger, le chocolat qu’on avait donné à sa fille : « Ça te ferait mal ».

Ce n’était pas étonnant qu’elle ait préféré Jean-Claude, la surprise de la trentaine, le signe d’une jeunesse renouvelée. Jean-Claude le choyé, Jean-Claude Caprice, Jean Claude Mollesse. Jean-Claude le beau bébé, l’enfant charmeur, enjôleur, qu’Élise avait promené, amusé, avant qu’elle ne s’installe en ville. Jean-Claude... Le petit...

C’était toujours, par la suite : « Jean-Claude saura ; je demanderai à Jean-Claude ; Jean-Claude m’accompagnera ; Jean-Claude me conduira ». Était-elle vraiment restée dupe, sa mère, alors que Jean-Claude ne savait jamais rien, ne faisait jamais rien ? Ou était-ce encore une arme pour mieux meurtrir ?

Il commençait à marcher quand j’ai rapporté le premier argent que j’avais gagné. Il commençait à balbutier des phrases l’année où ma mère a déchiré mon chemisier, la première fantaisie que j’avais pu m’offrir. Avec de la dentelle, ou de la broderie anglaise, comme on en faisait cette année-là, peut-être. Elle s’était campée près de cette porte, dans ce couloir : « Ma pauvre Élise, j’ai voulu te le laver ; c’est devenu de la charpie. Tu n’aurais pas dû prendre quelque chose d’aussi délicat ».

Toujours la même voix nette dans la mise en garde, comme plus tard : « Ma pauvre Élise, une robe blanche, maintenant que tu commences à grisonner ! C’est mettre un tablier à une chèvre ! ». Les paroles de sa mère, toute sa vie, comme des gifles, comme des coups.

Depuis deux jours, plus un mot, l’inconscience complète. La malade déglutit machinalement, plus ou moins bien, pour avaler la cuillerée de nourriture ou de médicament. Élise a rassemblé les papiers importants, les documents officiels, réuni les adresses des parents et des relations. Elle vient d’ouvrir le livret de famille. Vingt-cinq septembre 1946, le mariage de ses parents. Elle en avait toujours ignoré la date précise : on ne fêtait pas les anniversaires, chez eux. Vingt-et-un mars 1947, sa naissance. Elle est donc née à six mois, comme on dit. Une enfant de l’amour, selon la formule. De l’amour ? Ou de la sottise d’une gamine non avertie ? Derrière le masque pétrifié, Élise tente d’imaginer le visage juvénile : elle souhaiterait, soudain, tout savoir de ces seize printemps. Sa mère a-t-elle connu le printemps ? A-t-elle été, pour quelqu’un, le printemps ? Ne lui revient que le rire de l’oncle Auguste, qui si souvent plaisantait sa soeur sur sa tardive pruderie et son mauvais caractère : « Mon pauvre Étienne, quelle femme ! Tu as bien raison de partir souvent ! ». Peut-être l’avait-elle aimé beaucoup, son Étienne, malgré l’agressivité, malgré les fantasmes de la fin. Élise essaie obstinément, longtemps, de se rappeler, entre eux, un geste, un mot de tendresse. Un regard de l’un à l’autre. Vainement.

Derrière ce visage anguleux, il est difficile de retrouver l’ovale épanoui d’une jeune fille. De plus, sa mère à vingt ans, Élise l’avait peu connue, toujours en pension chez une tante ou une cousine. Ce que sa mémoire lui renvoie ce sont donc ces beautés de cartes postales, photographiées pour les correspondances amoureuses d’autrefois ; clair regard extasié, souriante bouche pulpeuse ou mutine, tête tendrement penchée. À partir de là elle imagine leur roman, vite interrompu quand ses yeux rencontrent à nouveau le visage de la malade : vers le nez, c’est jaune, busqué, cireux ; vers la tempe, c’est bleu, comme prêt à se rompre.

Rien ne lui revient, que la chaleur qui la pénétrait elle-même quand son père était là. Le monde devenait coloré, inattendu. La joie déboulait d’un coup. À son arrivée, déferlaient en elle, petite fille malléable, les sensations, les sentiments imprévisibles, vagues chaudes comme les larges mains qui la prenaient aux épaules. Quand ilrepartait, butée, fermée, elle laissait tout refluer, se durcir en un noyau hors d’atteinte. Combien de fois une scène pénible l’avait-elle fait repartir plus vite ! Combien de fois lui avait-on arraché son père, et, à coups répétés, l’enthousiasme, la sensibilité joyeuse, là plénitude, la vie ? « Ton père n’est jamais là. Ce n’est pas avec l’argent que ton père rapporte... Incapable d’un effort pour gagner davantage ! Comment veux-tu qu’on te paie des études ? Il faut bien que tu travailles : ton père gaspille l’argent au dehors ».

Elle se rappelait comment, un jour, elle avait senti son corps soudain épanoui de plaisir, se laissant baigner, envahir, pénétrer totalement par une odeur, ténue, légère, comme mousseuse, une odeur... un parfum... Quand elle avait reconnu le parfum, resté vivace longtemps après son départ, du savon de son père, à l’euphorie avait succédé une crispation. Ainsi il n’était plus qu’une bouffée d’air parfumé ; et elle devait s’en contenter.

Maintenant, ici, il n’est même plus rien. Depuis longtemps on a rangé le cabinet de toilette, débarrassé lotions, rasoirs et blaireaux. Elle a vérifié : nulle odeur pouvant charrier le passé. Rien d’autre que les relents à la fois âcres et douceâtres qui viennent de l’armoire à pharmacie.

Élise s’assied. Elle ne sent que le poids de ses jambes. Debout, les genoux et les talons, surtout, sont douloureux. Au repos, la brûlure prend la cheville en torsion, monte vers le mollet, ou, selon la position, s’allonge sur le coup de pied, s’étire vers les orteils. Dehors, la pluie, chuintante. Elle se sent détrempée comme le cerisier, noir, aux branches nues, là, dans le jardin minuscule. Sans compter la douleur de l’entorse, qui revient périodiquement. À un appel de sa mère, elle était maladroitement descendue de l’escabeau qu’elle avait pris pour nettoyer une étagère graisseuse, collante. Toujours faire vite ! Toujours accourir auprès d’elle ! Pendant plusieurs jours elle avait boitillé.

Encore ces appels terrifiés, pitoyables. Sa peau, la chair, les tendons lui paraissent écrasés, broyés, brûlants.

Son esprit est occupé, tout entier, par deux réalités : elle a mal, et, en face d’elle, une vieille femme grimaçante, grisâtre, sa mère, est en train de mourir. Quelques semaines avant, comme sans pesanteur, elle soignait, nourrissait, répondait, croyant rendre la vie en ramenant la santé. Dans la déchéance actuelle, aucune initiative n’est utile. D’ailleurs, tout ce qu’elle a tenté n’a mené à rien, jamais : un travail aimé a fini en oisiveté forcée, des ébauches d’amitié s’achèvent en solitude ; des soins répétés vont se conclure par la mort. Il faut seulement attendre. Chaque jour son corps se fait plus lourd. Elle fixe le carrelage : un losange beige, un losange noir, un losange beige, un losange noir.

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