Henri Meschonnic

<p>Henri Meschonnic</p>

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NU(e) 21 — Henri Meschonnic

Entretien avec Gérard Dessons (extrait)

extrait

<EM>Cette question ouvre sur une idée que tu développes depuis quelque temps : que le poétique, c’est d’abord de l’éthique EM>

Oui. J’ai l’impression que j’ai mis du temps à le comprendre. ça passe par l’étape suivante. C’est pour ça que je suis obligé de penser que la pensée est nécessairement déductive. Elle est sans cesse à la découverte d’elle-même et de sa propre cohérence. Pas sur un mode autiste, mais sur un mode de prise sur le monde, sur le rapport à soi et au monde. Donc, dans un premier temps, j’ai été amené à penser qu’on ne peut pas penser le langage sans penser le poème. Á partir de là, j’ai été obligé de penser le sujet du poème. Si le sujet du poème consiste dans cette invention, cette invention, puisqu’elle est langage, est communicative et même contagieuse. Et donc elle crée des sujets. D’où la pensée : est sujet celui par qui un autre est sujet. Cette proposition est une proposition éthique. Mais elle n’est pas du tout de l’ordre de ce que les spécialistes de la philosophie appellent l’éthique. Cela n’a rien à voir avec l’éthique de Lévinas. C’est-à-dire, dans la prise de conscience de l’interaction entre ces éléments, j’en suis à penser qu’on ne peut séparer ni le langage du poème, ni le poème du sujet, ni le sujet de l’éthique, ni l’éthique du politique. Ce qui est une critique des catégories de la raison, de leur hétérogénéité. Cela m’amène à faire une critique de la rationalité commune qui est la rationalité des Lumières, qui a donné les sciences humaines du XIXe siècle, c’est-à-dire les disciplines universitaires d’aujourd’hui. Il ne s’agit plus du poème au sens de l’autonomie de la poétique, laquelle autonomie provient de la confusion avec la rhétorique et la stylistique. C’est-à-dire qu’on est toujours dans les problèmes de la langue. L’interaction entre langage, poème, éthique et politique m’amène à dire que la poétique est une éthique en acte du langage, et même essentiellement. Surtout pas du décoratif. Et donc une critique radicale de l’esthétique, à la fois dans son histoire et dans son présent, au XXe siècle. Le fait que le poème soit un acte éthique fait qu’il y a une politique, mais une politique des sujets, ce qui n’a rien à voir avec l’autonomisation de la pensée du politique. Ça a l’air compliqué, mais c’est extrêmement simple.

<EM> Je voudrais revenir sur la visualité des poèmes. Il y a une continuité de manière entre le rythme visuel du Coup de dés de Mallarmé, la fonction du blanc chez Claudel - cette idée d’une phrase faite de rapports - et Gloires. Comment pourrais-tu décrire la spécificité visuelle de ta poétique, celle qui est tentée pour traduire la Bible ? EM>

C’est un problème difficile, parce que s’y mêle une longue histoire faite de conflits, souvent méconnus, effacés même. Ce n’est pas gratuit, bien entendu. Mais ce n’est pas non plus un rapport imitatif au blanc du Coup de dés de Mallarmé ou à celui de Claudel dans son théâtre, qui casse les mots en deux, et encore moins avec les blancs purement mimétiques d’André du Bouchet. Ce qui m’étonne, c’est de me rendre compte que c’est venu d’un seul coup, que ça tient, et donc que dès les premières traductions, à partir de 1968 - Ruth, Paroles du sage, Le Chant des chants -, j’ai trouvé un principe, qui est venu du fait que j’ai étudié des livres techniques sur les accents rythmiques. Ceux-ci sont de deux ordres : les uns sont disjonctifs, les autres sont conjonctifs. Ce groupage et ce dégroupage prime sur le sens et sur la grammaire. Ce qui est déjà une parabole du rythme. C’est le rythme qui fait le sens. Il n’est pas - ce n’est pas une forme - à côté du sens. J’ai appris là la puissance de l’infime. Ce qui rejoint une loi générale, qui s’applique aux synonymes : plus la différence est infime, plus sa puissance est énorme. Dans Exode 3, 14 : «  je serai que je serai  », il y a un accent disjonctif faible. Il existe trois forces d’accent disjonctif. D’abord l’accent majeur, qui joue le rôle de césure. J’ai opté pour une présentation typographique par décalage interne et une capitale. C’est un alinéa intérieur de verset. Il y a aussi des accents disjonctifs forts, et des faibles. J’ai mis un grand espace pour les premiers, et un petit espace pour les seconds, suffisamment anormal pour qu’on le sente typographiquement. Je me rends compte qu’intuitivement j’ai fait un système à trois forces. Cette réduction de dix-huit accents disjonctifs à trois modes de distinction, finalement rend essentiellement leur hiérarchie interne. C’est cela qui m’intéresse, et pas la musique, la cantilation. Ceux qui s’intéressent aux accents de cantilation du point de vue musicologique tombent dans le piège que je dénonce quand je dis que la musique empêche de penser le langage. Et surtout quand on fait des métaphores du genre de la musique du poème.


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