Avec Lucrèce

<p>Avec Lucrèce</p>

Lire aussi :
À propos du numéro

Salah Stétié Lucrèce

extrait

Lucrèce est un philosophe, chacun le sait, et comme désormais on le lit peu, rares sont ceux qui savent que ce penseur, ce contemplateur du monde, vie et cosmos, que cet observateur acéré de la nature de qui il fut un éblouissant partenaire, que cet impeccable et implacable logicien –, oui rares ceux parmi la gent culturelle qui savent qu’il est sous sa toge, et toute une bibliothèque en tête, notre contemporain. Un contemporain désarmé d’idées préconçues, l’œil grandement ouvert sur le temps de la Terre et le cerveau traversé d’une électricité mentale jamais faillible. Oserais-je aller plus loin dans l’éloge ? C’est volontiers que je le comparerai à Locke, à Newton, à Valéry scientiste, à Einstein dont il partage (avec naïveté) l’extraordinaire qualité d’intuition. Que fait ce bonhomme pétri de bon sens, capable de reconstruire le monde à partir de rien qu’une pomme tombée, haussant les épaules devant l’impuissance des dieux et leur stupidité, dialoguant avec le vide et le plein comme un Lao-Tseu de la banlieue de Rome à défaut de Pékin, et ramenant dans ses pièges réflexifs la plus infime quantité insécable d’univers, l’atome, capable par agglomération de produire tout ce qui est et tout ce qui vit et par désintégration tout ce qui peut disparaître, non pour s’anéantir (l’atome est perpétuel), mais pour se transformer dans une sorte de mouvement incessant qui n’est pas sans rappeler à sa façon le cycle, voire les cycles, d’un éternel retour nietzschéen, oui, dis-je, que fait ce bonhomme si proche de nous dans les rues et les impasses de son antiquité aussi improbable qu’elle est historique et que lui, Lucrèce, a vécue, tout son être tendu vers notre modernité la plus immédiate ?
Je cite :

Sans doute, et nous-mêmes, si nous n’étions pas soutenus par les aliments solides et liquides, nous verrions notre corps dépérir, puis toute la vie s’échapper de tous nos nerfs, de tous nos os : car il est hors de doute que nous empruntons à certaines choses notre entretien et notre nourriture, comme à certains autres l’empruntent d’autres et d’autres êtres. La raison en est qu’une multitude de principes communs à une multitude d’espèces se trouvent combinés dans les êtres de mille façons diverses, et qu’ainsi avec la vérité des êtres varie la nourriture. De plus, pour les mêmes éléments il faut souvent tenir compte des mélanges qu’ils forment entre eux, des positions qu’ils se communiquent réciproquement. Car les atomes qui forment le ciel, la mer, les fleuves, le soleil, forment également les moissons, les arbres, les êtres vivants, mais les mélanges, l’ordre des combinaisons, les mouvements différent. Ainsi, à tout endroit de nos vers mêmes, tu vois une multitude de lettres communes à une multitude de mots, et pourtant il te faut bien reconnaître que vers et mots diffèrent et par le sens et par le son. Tel est le pouvoir des lettres par le seul changement de leur ordre. Quant aux principes des choses, ils mettent en œuvre bien plus de moyens pour créer les êtres les plus variés.


Prix : 20,00 € + port : 4,00 €
Vous pouvez également payer par chèque.