Jean-Paul Michel

<p>Jean-Paul Michel</p>

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À propos du numéro

Entretien avec Matthieu Gosztola

Entretien entre Matthieu Gosztola et Jean-Paul Michel, paru dans le 56e numéro de la revue Nu(e).

extrait

Matthieu Gosztola  : J’aimerais que l’on commence, si vous en êtes d’accord, par le questionnaire de Proust, avec, bien sûr, la possibilité d’ignorer certaines questions ; ajoutées : des cases vides pour que vous puissiez inscrire vos propres questions.

Le principal trait de mon caractère.
Une émotivité excessive, que je dois contrebattre, chaque jour, par la règle et par l’art.

La qualité que je préfère chez un homme.
Le scrupule.

La qualité que je préfère chez une femme.
La tendresse.

Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
Que chacun soit celui qu’il est, exactement.

Mon principal défaut.
L’impatience.

Mon occupation préférée.
Méditer la surprise d’être, moins seulement une énigme qu’une chance.

Mon rêve de bonheur.
Pouvoir, une fois, rendre à cet éblouissant mystère le salut qu’il réclame.

Quel serait mon plus grand malheur ?
N’y parvenir pas.

Ce que je voudrais être.
Celui qui n’aura pas renoncé à cette gageure.

Le pays où je désirerais vivre.
Autrefois, j’aurais dit : les steppes, les forêts, les déserts. Aujourd’hui, je dirais : le pays de Montaigne, de Pascal, de Baudelaire, de Rimbaud, de Mallarmé m’aura donné très au-delà de ce que je pouvais espérer de meilleur.

La couleur que je préfère.
Les couleurs de la giroflée.

La fleur que j’aime.
Les Crocosmia rouge-feu du jardin d’Auriolles (Crocosmia Montbretia « Lucifer »).

L’oiseau que je préfère.
Le chardonneret.

Mes auteurs favoris en prose.
Héraclite, Montaigne, Machiavel, Pascal, Saint-Simon, Rousseau, Proust.

Mes poètes préférés.
Héraclite, Homère, Dante, Shakespeare, Hölderlin, Hopkins, Rimbaud.

Mon héros dans la fiction.
Ulysse.

Mon héroïne favorite dans la fiction.
Béatrice.

Mes compositeurs préférés.
Monteverdi, Monteverdi, Monteverdi.

Mes peintres favoris.
Lascaux, les peintures du Fayoun, les « Primitifs » italiens, Uccello, Chardin, Goya, Gauguin. Cézanne. Mes héros dans la vie réelle. Socrate. Dante. Rimbaud. Van Gogh.

Mes héroïnes dans l’histoire.
Sei Shônagon. Emily Dickinson.

Mes noms favoris.
S’il s’agit de noms de personnes : Cavalcanti, Uccello, Giacometti. S’il s’agit de noms de choses ou d’états de l’être : Eau. Feu. Joie.

Ce que je déteste par-dessus tout.
La bassesse.

Personnages historiques que je méprise le plus.
Les intellectuels staliniens qui martyrisèrent le Cambodge sous Pol Pot, très purs effets de la folie raisonneuse qui ne peut manquer de tyranniser toute espèce de désir idéologique extrême (de la vérité, du parti, de la race, de la religion, de la classe).

Le fait militaire que j’admire le plus.
Socrate combattant à pied, arborant un air terrible, l’ennemi regardé bien en face (à ce que dit Alcibiade).

La réforme que j’estime le plus.
S’il s’agit d’une réforme sociale : avoir appris à chaque enfant, garçon ou fille, à lire et à écrire aux frais de la collectivité. S’il s’agit d’une réforme morale : en placer un autre avant soi.

Le don de la nature que je voudrais avoir.
Être né musicien.

M’eût-il été donné d’avoir un fils, que lui dirais-je ?
Le monde est un tissu de fables. Ose espérer.

Quel abandon me paraîtrait le plus gravement ruineux ?
Celui de notre confiance en l’art.

Quelle disposition humaine a-t-elle le plus de prix à mes yeux ?
L’amitié.

Mon Mécène.
J.-F. M. À la mort de Jean-Marie Pontévia, sa fine et profonde générosité a pris le relais de l’amitié perdue. Idéalement. – Parce que c’était lui.

Quel est l’homme dont la détermination à braver les épreuves m’impressionne le plus ?
Je vois peu d’offenses plus traumatisantes que les outrages infligés aux justes et aux désintéressés : Socrate, ce Christ grec ; le Christ, cette inimaginable figure du don de soi, dont le supplice physique, perçu dans l’enfance le scandale atroce qu’il est, épouvante inoubliablement – quelque peu de goût que l’on ait eu pour les cléricatures qui auront prospéré sur son sacrifice.

Mon idée de la justice.
La justice ayant été dite, « la clémence Mon idée de la justice. vaut mieux que la justice » (Vauvenargues).

Comment j’aimerais mourir.
Autrefois, j’aurais dit, comme bien des jeunes gens : au combat, pour une cause très noble et très juste. Aujourd’hui, n’était cette issue, plus sobrement : d’une crise cardiaque.

Quelle disposition chez moi m’intrigue le plus ?
Mon amour des maisons vides, des bâtiments abandonnés, des ruines.

Quelle hypothèse former touchant un attrait si singulier ?
Se pourrait-il que quelqu’un cherche là ceux qui lui manquent ?

Mon idéal quant à la manière, dans l’art.
La chose même.

État présent de mon esprit.
De loin en loin, mais de plus en plus souvent, une paix inconnue jusqu’ici.

Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
Celles qui tiennent à la naïveté généreuse de la jeunesse.

Ma devise.
Ose oser.

« Une formalité sans formalisme »

Matthieu Gosztola : Dans la Nouvelle Revue Française de janvier 2010 (n° 592), dans une de vos « Rimbiennes », vous écrivez : « Le poème est un ciel. Le dernier ciel possible. Mieux toi-même que / toi-même Il fixe selon des nécessités propres ce qui / ne peut être oublié ». Mais le poème est ciel parce qu’il resplendit dans une forme sans forme, tandis que vos poèmes, souffles taillés, entaillés, restituent la lueur justement par leur précision, extrême...

Jean-Paul Michel  : Un ciel ? – Ce qui est au-dessus de nous, dans l’ordre des faits de pensée non moins que dans la vie la plus immédiate, vers quoi nous levons, très physiquement, les yeux. Son éclat nous donne un monde. Ce n’est pas la moindre des grâces qui nous soient faites que le ruissellement de cette lumière tombée de haut. Elle anime les peuples, les nourrit, les réchauffe, donne à l’excès cette manne de joie sans condition (notre antique état de « Fils du Soleil ») sans laquelle peut-être aucune créature n’aurait jamais souri. Des ciels nocturnes ont fourni leurs premiers repères aux nomades, aux bergers, aux marins. Disposerionsnous d’une figure qui mérite notre confiance ? Une orientation devient possible. Surgissement, éclat, horizon, ébauches d’une vie désirable, puissance d’inclination, qualité d’appui, chaleur : – on peut attendre cela du poème.

Pour les ciels du poème, j’ai le souvenir d’avoir voulu leur « formalité », puisque toute inscription consiste en ce dépôt d’une trace persistante, lisible par un autre (on en attend qu’elle résiste avec fermeté à la dissolution) « sans formalisme » (sans soumettre le poème à des formes qui lui préexisteraient dans un ciel antérieur), un poème vivant inventant, de vers en vers, les formes qu’il lui faut, exactement.

Pour faire « ciel », un poème doit être muni de propriétés spéciales, mal calculables – dont peuvent donner idée les grandes œuvres restées actives. La poursuite ardente de ces propriétés est ce à quoi l’on connaît un auteur. La mise en mouvement moderne de toutes les formes des arts – Goya, Rimbaud, l’impressionnisme, les Fauves, Cézanne, Picasso, Matisse, etc... est l’image même de ce désir vigoureux d’œuvres qui soient en puissance de donner contrepartie à l’indétermination du devenir – dont nous puissions recevoir, une autre fois, le pain et le vin de vivre.

« Ce qui ne peut être oublié » ? – Les rencontres marquantes, intenses, chargées de l’éclat, des puissances, du mystère de la vie vivante que les arts ont tâche d’accueillir, de prolonger, de rendre à chacun comme une chance pour lui. La responsabilité des arts à cet endroit est grande, d’autant que cet aide-mémoire ontologique, qu’ils sont, doit compter, pour agir durablement, sur des œuvres d’une force et d’un éclat inoubliables.


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