Gabrielle Althen

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Entretien avec Gabrielle Althen

Extrait d’un entretien entre Paul Louis Rossi et Gabrielle Althen.

extrait

1. - Saxifrages

Paul Louis Rossi  : Vous venez de publier un volume intitulé Vie Saxifrage. On sait que les saxifragées sont de petites plantes têtues et coriaces, d’origine sibérienne, réputées dans la résistance au froid et la capacité de briser les pierres. Acceptez-vous de nous parler de cet ouvrage écrit en vers et en prose ?

Gabrielle Althen : Les saxifrages ! Les miennes ne sont pas sibériennes, mais du Vaucluse. Le mot vient du latin, saxum, le rocher et frangere, briser, qui brise la pierre, donc. On peut constater que leurs racines parviennent en effet à y forer leur chemin, du moins sur certaines roches friables. Celles que je connais sont de type mauvaise herbe, à tiges flexibles et à petites fleurs, jaunes et modestes. J’ai été sensible au paradoxe du lien de leur caractère très ordinaire et de leur force et j’ai transposé cette alliance de la botanique à la vie comme elle va, plus souvent qu’on ne pense, vulnérabilité et résistance comprises. En outre, le matériel de ce livre, ses images, ses thématiques et ce que j’appelle son vocabulaire, est plutôt constitué de choses mineures, vent, lumières légères, petites choses destinées à se retourner comme se retourne la symbolique des saxifrages. D’où le pari que la vie, même secrète, même ordinaire et même cachée pouvait, elle aussi, être pugnace et se frayer un chemin, voire, précisément comme les fleurs, un chemin vers la lumière. Le balancement paradoxal de l’ensemble était posé dès le titre.

Vous évoquez, d’autre part, la forme de ces poèmes, puisque vous précisez en vers ou en prose. Une juxtaposition que je dois à un legs de Reverdy ou de René Char, parmi d’autres. Pour autant, celle-ci n’est pas sans raison, du moins pour moi. Poèmes en prose et poèmes en vers alternent dans mes livres, parce que la métrique y est consubstantielle à ce qui s’y dit. Leurs rythmes s’imposent, que je ne cherche pas à formater selon un patron déterminé. Je m’en tiens plutôt à la rythmique qui me paraît épouser l’émotion qui est pour moi le préalable du poème. Il se trouve, en outre, qu’on ne peut dire la même chose en vers et dans l’apparence de prose qui est celle du poème en prose. Je me suis récemment amusée à transcrire, en prose précisément, dans une communication sur le poème en prose, la troisième strophe d’un poème de Pierre Jean Jouve. Évidemment sans le nommer ! J’étais bien trop consciente de le défigurer pour les besoins de ma cause. La phrase obtenue par cette manipulation n’était pas loin d’être insipide. Réinsérée dans sa strophe, soutenue par le blanc des marges, elle retrouve au contraire la hardiesse et l’audace superbe qui sont les siennes. Jouve s’y permet de nommer un chat un chat, et désir son désir. Son poème, (« Conclusion », le dernier poème de Diadème), s’en trouve doté d’une sorte de justesse, de simplicité, qui lui permettent de poser le processus dont il fait état et qui n’est rien moins que la découverte, voire la révélation, de la nécessité d’être aimé et d’aimer. Une fois de plus, de façon parfaitement évidente en ce cas, c’est la métrique qui a soulevé le sens.

J’avoue pour moi être sensible à plusieurs lignes mélodiques différentes, celle du vers et celle du poème en prose, qui n’a rien à voir, j’y insiste, avec la prose tout court, et encore moins avec ce qu’on appelle la prose poétique, où je ne vois qu’ornementation et fioriture.

2. - Création

P.L.R. : À présent, est-il possible de savoir comment l’idée d’écrire vous est venue ? Et vous souvenez-vous de vos premières tentatives, premières croyances et découverte d’une vocation ? Puis l’ambition de publier des livres ? Je pense à la volonté d’écrire et au choix de la poésie.

G.A. : Je crois que j’ai écrit des poèmes à partir du moment où j’ai écrit des mots. Aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai possédé des bouts de papier et des petits carnets. Mais il y a eu la force de la vie, enfants, études, profession, et les petits carnets se sont accumulés. En outre, la pression familiale me voulait en sciences. J’ai commencé des études de médecine, été inscrite en pharmacie, j’ai même commencé une année de droit, pour interrompre heureusement le tout en passant un concours qui m’ouvrait enfin les portes de la Sorbonne. Je croyais en effet que j’y apprendrais à écrire, ce qui était probablement une naïveté. J’y ai pourtant appris ma langue. Plus encore, j’y ai appris à lire, ce qui n’est pas rien. Ces études, comme les cours ou les séminaires que j’ai pu diriger m’ont fait entretenir une intimité décisive avec de très grandes œuvres. Puis il y a eu des rencontres, celles d’un peintre, Lorris Junec, plus connu chez lui, à Zagreb, qu’ici, ou René Char, jusqu’à ce que je me sois reconnue dans le bon qu’à çà de Beckett que je vais traduire, pour ce qui me concerne, en bonne qu’à çà et l’affaire s’en est trouvée réglée.

Enfin, le genre et le choix du poème : j’ai eu très tôt une grande quantité de journaux intimes qui faisaient une large place à la musique, à la littérature et à l’art en général. Peut-être la critique ultérieure, qui a aussi fait partie de ma profession, en a-t-elle été le prolongement. Mais bouts de poèmes, de romans ou de nouvelles ont été antérieurs. Simplement, j’ai attendu que le tout prenne forme et trouve sa force pour laisser s’ouvrir mes tiroirs. De la même façon, je garde encore très longtemps mes poèmes avant de les donner à publier. Quant aux premiers publiés, ils l’ont été, en revue, suivis de tirés à part, après une recommandation d’Andrée Chédid à Rougerie. Ce sont les mêmes poèmes, relus, qui ont été récemment repris dans La belle mendiante, suivis des lettres de René Char qui les évoquaient.

Ce qui me frappe pourtant maintenant, c’est que les expressions toutes faites d’écrire pour soi, ou d’écriture personnelle, ne m’ont jamais véritablement concernée, parce que, malgré le secret qui entourait ma propre activité, la littérature, parce qu’elle est langage, devait s’adresser à l’autre, aux autres, donc à un éventuel public.

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