Corse : Treize poètes

<p>Corse : Treize poètes</p>

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À propos du numéro

La poésie contemporaine corse

Entretien avec Jacques Fusina, par Jean-François Agostini

extrait

L’imaginaire d’une majorité de nos auteurs était étroitement lié à la tradition poétique orale en langue corse, peut-on dire qu’il reste des traces de cette oralité dans l’écrit contemporain ?

La situation sociolinguistique particulière de note île est telle que la langue corse, malgré un recul considérable de son emploi généralisé, notamment chez les plus jeunes, imprègne toujours le discours communicatif de l’oralité ordinaire. Le corse y est en effet très souvent directement présent, de manière formelle ou par bribes, mais il affleure également dans l’utilisation locale de la langue française dont l’usage est pourtant massif aujourd’hui dans toutes les couches de la population. J’entends par là que la communication en français peut être éventuellement marquée par les phénomènes classiques des situations de diglossie (bilinguisme inégal), de type « code switching » ou « code mixing », ou même dans les strates plus profondes du langage, par les traces de formes moins facilement identifiables de corse dans le lexique ou la syntaxe de la langue officielle dominante. Je ne fais là que rappeler ce que les linguistes connaissent parfaitement et qui est sensible d’ailleurs dans toute région mais de façon plus forte dans celles qu’on dit plus « typées » où la culture originelle est toujours assez vive et où, par ailleurs, l’on enseigne dans le service public depuis quelques années la langue dite régionale. Voilà donc brossé à grands traits un état des lieux qui est non seulement bien connu des spécialistes mais vécu plus ou moins consciemment dans ses pratiques quotidiennes par le locuteur ordinaire aujourd’hui dans cette île.

Mais pour rester sur la question précise de l’oralité, posée à quelqu’un qui tente d’écrire, on peut dire que si chaque geste d’écriture est en général influencé par ce que l’on appelle l’intertextualité (ensemble des textes lus ou connus, anthologie patrimoniale ou personnelle et bien entendu créativité contemporaine), à cette influence-là s’ajoute ici une intertextualité encore vivace de « l’oraliture » corse (ensemble des compositions constituant le corpus culturel de l’île : proverbes et dits traditionnels, fables et contes, chants et chansons...) que chacun peut conserver de manière plus ou moins précise dans le souvenir ou dans l’oreille. Dans une telle situation, le poète, l’écrivant, sans représenter des exceptions dans l’utilisation du matériau langagier, disposent néanmoins, qu’ils soient réellement ou virtuellement bilingues, de deux codes possibles pour traduire par l’œuvre écrite cette double postulation, qu’on peut considérer positivement comme une double ouverture. On comprendra donc qu’ils puissent être tentés aussi de jouer des potentialités des deux codes à leur disposition par les exercices de traduction, d’une langue dans l’autre, naturellement, mais aussi par toutes sortes de tentatives de franchissement créatif des frontières linguistiques.

En quoi, forte de cette double ouverture, la poésie contemporaine corse se différencie-t-elle de la production continentale, en d’autres termes quelle serait d’après toi la part commune la plus significative, fond et forme, aux poètes corses au-delà, bien entendu, de leur singularité ?

Avant d’aller plus avant, j’aimerais préciser qu’il convient de se méfier des regroupements, même de type littéraire, fondés sur des notions aussi complexes que, par exemple, l’identité. On sait qu’à trop solliciter ce concept, on risque de n’en percevoir que le caractère lié à l’étymologie du terme et à cet idem latin qui renvoie naturellement au « semblable ». Or, parlant d’individus, il est bien entendu que chacune des identités est aussi constituée
d’ « unique » donc de « différent » et renverrait plutôt alors au soi-même, c’est-à-dire, pour revenir au latin, à l’ipse forcément complémentaire de l’idem.

Comme je le disais il n’y a guère au cours d’un entretien donné à la journaliste d’une revue régionale qui me demandait ce qu’était pour moi « être corse », nous appartenons à une communauté qui nous ressemble, mais chacun est également, au sein de cette société des semblables, un individu aspirant à développer naturellement cette originalité en même temps qu’il se conforme grosso modo aux manières des autres. Evidence d’une définition tautologique qu’il n’est pourtant pas toujours aisé de faire accepter.

Pour quitter ces banalités, je dirais que l’image qui me vient d’emblée à l’esprit serait celle d’un « entre deux », situation par là même originale et ambiguë. Cet « entre-deux » tient d’abord à l’insularité même, à ce rapport toujours complexe entre île et continent (celle que connaissent par parenthèse tous les îliens du monde). Il tient aussi à la question linguistique (évoquée plus haut). Il tient enfin à la question historique et culturelle (liens anciens avec le monde italique, nombreuses guerres de libération, courte période d’indépendance, insubordination permanente, crises cycliques) mieux connue mais non toujours clairement appréhendée du fait de sa complexité même.

Par ailleurs, hormis ce contexte général, être culturellement corse aujourd’hui dans l’île signifie se situer malaisément entre rural et urbain, entre ville et village, entre une ville qui ne l’est jamais tout à fait par la taille et les habitudes, et un village qui s’apparente plus souvent à un mythe qu’à une réalité (dépopulation désespérante de l’intérieur, communes exsangues conservées quasi artificiellement à l’état de survie). Pour compléter le tableau, entre les deux encore, une zone inorganisée et proliférante de constructions en mitage au caractère hésitant entre ce village qu’on ne voudrait pas quitter et une ville dont on se rapproche en définitive plus par commodité matérielle que par l’attrait assumé du nouveau mode de vie ainsi offert. Cet ensemble de conditions objectives ou rêvées est de nature à marquer le caractère et à influer en tout cas sur les comportements individuels et collectifs, sur les pratiques, et il véhicule en outre une kyrielle d’images (venues de nous-mêmes ou forgées de l’extérieur) dans lesquelles nous ne nous reconnaissons certes qu’imparfaitement mais qui continuent de nous fasciner en alimentant parfois ambiguïté et mal être.

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