Benoît Conort

<p>Benoît Conort</p>

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Entretien avec Benoît Conort (extrait)

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La culture, se l’approprier, la dériver

« Revenons donc à une lecture « littéraliste » puisque le « littéralisme » est aussi cela, de fait, une lecture tout autant qu’une écriture, voire une « intention d’écriture » moins qu’une « volonté de lecture ». Et donc ça devient vain de chercher. Et j’aime bien cette idée de « vanité »… À ras de terre toujours, ras de page, au plus près du « ras » des mots, « rez » du mot serait plus juste, au plus près du dictionnaire (comme on dit en « voile »), au « rez » de dictionnaire, si on veut être « architexte ».

Et puis, aussi, l’idée d’écrire de l’intérieur de mon temps, de poser un jalon « politique », polémique, de crier ma colère, rage venue du plus loin de l’enfance massacrée, crier ce cri, au nom de tous ceux qui n’ont plus de voix, qu’on a privé de voix, de tout ceux qui n’ont trop souvent pour toute culture que celle, en général dégradée, de la radio et de la télévision (et que dire de ceux, ils sont si nombreux, qui n’ont ni radio ni télévision ? mais une autre culture, heureusement), et leur parler, affirmer que la culture c’est d’abord ce que l’on fait de son savoir, la capacité que nous avons à transformer notre savoir pour changer le monde, à transformer le monde pour changer notre savoir. »

Sur son écriture prétendument illisible et la remarque de Jean-Yves Masson quant à l’intérêt des « gribouillis »

« Alors là, oui, en revanche, il y a une chose que j’ai vraiment très envie de faire, c’est de publier un livre d’à peu près dix pages de gribouillis. Mais de vrais gribouillis. Des alphabets qui n’existent pas. Cela, j’aimerais. J’aimerais arriver à publier un livre illisible. Cela me plairait beaucoup.

Peut-être que l’on se dirait à ce moment-là qu’il y a un travail du signifiant, des choses comme ça. Mots sur la page. Oui, cela j’aimerais. Mais parce que ça, je pense que c’est un désir de musique. C’est un désir de musique : celui de lire une partition. Il y a quand même peu de gens qui arrivent à lire une partition d’orchestre. Mais c’est tellement beau, une partition, c’est si beau, ces lignes qui, quoique superposées, sont simultanées, c’est si beau. »

Sur le lien entre poésie et musique, la poésie sonore enfin, les possibilités à venir d’écrire la poésie

« En revanche, essayons de mixer les choses. Là, je prends un mot à la mode mais, effectivement, tentons de mixer, de voir ce que ça peut faire. Internet me passionne, bien que je sois totalement ignare dans la pratique de ce medium, parce que là, il y a quelque chose de possible tout à coup, voix, image, mise en page différente, et écran déroulant, je crois que les générations futures vont découvrir des choses très belles. Il suffit de voir ce qu’un François Bon, un Éric Chevillard, un Patrick Cahuzac, font de cela déjà, et malgré les insupportables contraintes du « commercial »… Ils résistent… j’aimerais qu’on soit, à leurs côtés, nombreux à résister, mieux : à insister. »

La confrontation à la mort et le discours religieux ou social

« Le problème est qu’à force de nous laïciser, nous avons écarté tout ce qui était de l’ordre de la mort. Je rappelle que nous sommes dans une société où l’on a droit à très peu de jours de congé pour enterrer, par exemple, votre mère ou votre conjoint. Tout de suite après, vous repartez au boulot, et peu importe votre « sentiment ». Je trouve cela, pour ma part, d’une violence inouïe ; trois jours, et après, finie la perte, finie la mort, fini le deuil. Tout ça n’existe plus. C’est d’une violence inimaginable. Je rappelle aussi qu’on a éliminé les signes visibles qui marquent le deuil.

Je ne veux pas dire par là qu’il faut exhiber le deuil, ce n’est pas ça du tout (…) Il ne s’agit pas d’exhiber la mort mais de réintégrer les morts chez les vivants. Or, on les a effacés. On les a déplacés. Et pas seulement les morts : cela participe très exactement de la décérébration moderne, c’est la même chose que le temps de cerveau disponible vendu par la télé à Coca-Cola. Exactement cela : car le cerveau qui est accaparé par un deuil n’est pas disponible. Et plus largement, le cerveau qui est accaparé par une mémoire n’est plus disponible. À partir de ce moment-là, pour la société consumériste, c’est raté. C’est pourquoi la société marchande vise à l’effacement du passé. (…)

Arriver à construire quelque chose de nouveau, ça vaudrait le coup et je crois que la poésie a un rôle immense à jouer là-dedans. Et une société qui retrouvera, qui réinvestira ses morts, me semble-t-il, est une société qui vivra mieux. Et une société qui, accessoirement, se dira que, peut-être, la poésie, cela existe encore. »

L’importance du lieu Auschwitz . La non-inscription du mot Pologne dans l’œuvre

« J’avais vingt-sept, vingt-huit ans quand je suis tombé, il n’y a pas d’autre mot, sur Majdanek, puis sur Auschwitz. J’habitais à Lublin, qui était avant-guerre une des plus grandes villes juives de Pologne (que l’on se souvienne du Magicien de Lublin d’Isaac Bashevis Singer), et où j’ai quand même mis quatre ans pour retrouver les quatre ou cinq tombes qui restent du cimetière juif. Cela fait un certain effet, ces pauvres pierres penchées, à flanc de colline, perdues.

C’est une chose qui m’est tombée dessus, à laquelle je ne m’attendais pas du tout, bien qu’étant sensible à toutes ces choses-là. (…)

Et c’est en partie ce qui fait, je crois, que la Pologne n’est jamais expressément nommée dans mes livres. Je sais que c’est cela qui se cache derrière. La Pologne n’est jamais dite, parce que ne pas la nommer rejoint, d’une certaine façon également, toute son histoire.

Tu dis : les noms des victimes des camps étaient effacés, mais n’oublions pas que j’arrivais dans un pays qui lui-même avait été effacé. (…)

Parler de la Pologne elle-même, je ne le pouvais pas, parce que j’étais sûr d’une chose : ce que j’avais sous les yeux n’était pas la vraie Pologne. Je veux dire par là qu’elle n’existait pas. Le Sri Lanka existait, l’Inde existait, le Portugal existait, même si j’ai pris soin à chaque fois de choisir des éléments historiques ou mythologiques en gardant une distance avec la réalité politique ou idéologique. (…) Mais pour la Pologne, il n’y avait plus rien à prélever. Malgré les « héros » du passé, comme Kosciusko, et quelques autres du présent. C’était un pays où, pour moi, il faisait nuit tout le temps : alors j’ai écrit cette nuit, traversée cependant par de grandes amitiés. »


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