Yves Charnet

<p>Yves Charnet</p>

Lire aussi :
À propos du numéro

Un jour ou l'autre

extrait
« Le 14 août 1999, en fin d’après-midi […] » p. 16
« C’est l’été 2005 […] » p. 44
« Le Grau du Roi, 2 juillet 2005 […] » p. 81
« 11h23. Je me retourne. Vous avez disparu […] » p. 140
« Pour la corrida du 2 août […] » p. 167
« Je pense à vous, Jean-Baptiste […] » p. 176
Etc.

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« Un jour ou l’autre » ; c’est un titre sympa, un beau titre.

C’est une chanson (un tube, sûrement : vous cherchez le nom du fameux crooner). C’est un livre de poèmes (ou un incipit d’Aragon ?).

C’est l’énoncé de base, le constat. Il a tous les sens sur tous les tons. Essayez ses équivalents : « Ciao ! », ou « Ça passe ». Ou : « Ça va mal finir ». Ou : « On s’en fout » ; « A la revoyure »… On se croise. On se quitte. On se promet. On verra bien. Attention… C’est juré. A la vie à la mort.

« C’est la vie ». Le sujet, c’est la vie. Chanson de Brel ou traité de Michel Henry ; Claude Bernard, Leriche, Husserl… Traité de bio ou de zoo. « Vie nue », par où la prendre ; par où la rendre  ? Journal ; essai ; récit ; documentaire ; film ; fable, peinture, vivisection, confessions…

Charnet la prend pour la sienne, bien sûr, d’une illumination à une disparition, à un triomphe ; de Séville à Dax ; pendant sept ans. Il la prend par les cornes… Je n’aurais pas dû écrire ça ; c’est un méchant tour de passe-passe pour dire, plutôt, qu’elle se voit prise, la sienne, par une passion, celle du combat entre un homme et un toro, la bête et le matador. Il s’attache à Juan Bautista pendant toutes ces années. Il le suit, le regarde toréer, construit peu à peu son livre fasciné, promis, avec la vie et la passion de Juan Bautista. Il le dévore des yeux, du cœur, et des questions. Il découvre la tauromachie, entre dans l’arène, l’ afición. Avec une générosité inouïe, il longe, il scrute, il croise la vie de Juan Bautista, avec la sienne, ses enfants, ses amis, son temps (avec ses préférences, ses comparants : Nougaro, Trenet, Sautet…). « Pieds joints dans le cercle de (sa) folie ». Il voyage (c’est au Sud). ; rencontre le torero, l’écoute, lui écrit, pénètre son silence. La filature passionnée, admirable dans son admiration, remonte à l’enfance, au père, au mas. Auto-hétéro-portrait ; il se découvre en le découvrant. La tauromachie, le monde méditerranéen, souvent camarguais, de la corrida, de la faena, est-ce un art ? Non, si par « art » on entend l’après-coup. C’est une « estampe originelle », eût dit Mallarmé, cette pensée tutélaire dans la croissance d’Yves Charnet. « La vie » se configure, se « représente », si on veut, en cette tautégorie primordiale, cette mise en scène où se joue la symbolisation d’éléments premiers. Theatrum mundi.

La tauromachie est lucidité . Soleil, découpe, habit de lumière, l’éclipse, la gloire, le contre-jour, la décision. La « tautégorie » est le chemin le plus court vers la chose même ; proto-allégorie, si vous préférez. Le drame se crypte, se chiffre. Eclat de l’être au jour, sous le soleil d’Apollon. Le torero se joue la vie, dirait-on à l’espagnole. Théâtre de mort sans répétition : chaque faena en est l’événement singulier, daté. Juan Bautista, le protagoniste génial.

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Si vous êtes peintre, vous demandez à votre modèle des séances de pose. Charnet évoque les 115 poses de Vollard devant Cézanne (p. 178). Si vous êtes écrivain, comment faire ? Quelles poses ? Yves Charnet lui propose des rencontres, lui donne rendez-vous, lui parle, lui écrit, ne le quitte pas en pensée, se rapproche de son père, reconnaît ses lieux. Ici, pour nous, rapporte cette amitié, ces entretiens, ces silences, ces voyages, ces combats. Une histoire du Sud. Ce n’est pas partout la Camargue. N’allez pas croire. C’est une histoire locale. Comme celle du ballon crâne au Mexique. On ne disait pas encore une « culture ».

Croquis, carnets, esquisses ? Mais de phrases, de mots. Rappelez-vous les centaines, les milliers, de dessins de Picasso… Mais le peintre, c’est finalement en vue de , et autour de, et pour, la toile, la grande peinture, l’œuvre – le chef-d’œuvre ; le Jeune homme au gilet rouge.

L’écrivain transpose  ; avec acharnement. Charnet se rappelle, revoit. Il remet en chantier un chef-d’œuvre inconnu.

Il y a un désespoir chez Charnet, désespoir de l’écrivain, comme si les esquisses (les Abschattungen, disait le phénoménologue) qui entourent de soins, de traits nombreux et beaux, le Sébastien aux habits de lumière, le toréador au gilet vert, ou violet, ne se changeaient pas encore en son portrait, en Cézanne, et finalement devaient laisser l’apparition s’effacer.

(…)


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