Esther Tellermann

<p>Esther Tellermann</p>

Lire aussi :
À propos du numéro
Entretien avec Esther Tellermann (extrait) — Patrick Née
À Esther Tellermann — Christian Hubin

Terre exacte

Le paradoxe d’une poétique qui combine
éclatement (du sujet) et remembrement (de la parole)
extrait
La poésie, c’est le bouche-abîme
du réel désiré qui manque.
Pierre Reverdy

Après avoir donné en 2004, aux éditions Farrago/Léo Scheer, un texte étrange, hors du commun, intitulé Une Odeur humaine , et qu’elle a référé au genre du « récit », Esther Tellermann a fait paraître, en mars 2007, chez Flammarion, un septième livre de poèmes, Terre exacte 1. Cette étude s’efforce d’y mettre en évidence ce qui m’apparaît comme les caractères les plus significatifs, les motifs les plus saillants, les enjeux les plus décisifs.

On peut déceler dans ce livre ce que je suis tenté d’appeler une poétique du remembrement , par analogie avec cette politique agricole qui consiste à rassembler des parcelles de terre morcelées pour en faire de vastes domaines, d’exploitation plus aisée. Simple analogie, destinée à faire sentir ce qui me semble se jouer d’essentiel dans cette poésie. En effet, sous-jacent à ce livre, on discerne un mythe, ou plutôt une réalité géologique ici traitée comme un mythe, qui a donné son titre, de façon donc tout à fait explicite, à un livre de l’auteure paru en 1996, Pangéia  : la pangée 2, c’est cet état primitif des terres émergées à la surface du globe, d’un seul tenant, avant que ces terres ne soient dissociées, séparées, démembrées . Or ce démembrement de la terre première, il imprime sa marque à au moins trois niveaux de Terre exacte  : le morcellement même du texte en vers le plus souvent courts, eux-mêmes groupés en séquences généralement brèves ; l’émiettement de « la parole humaine » (p. 266) en une pluralité de voix ; et puis la très remarquable prolifération de termes appartenant au champ lexical du chtonien ou du minéral (relevé non exhaustif : pierre, or, bauxite, jade, sable, perle, chaux, obsidienne, craie, quartz, ardoise, brique, charbon, silex, stuc, etc.) : comme si la terre avait éclaté et s’était pulvérisée en une multitude de fragments, dont ces mots constitueraient autant de traces ou d’empreintes dans le texte.

Le titre de ce livre-ci, du reste, renvoie lui aussi, à sa manière, à la pangée. D’abord parce qu’il contient le mot « terre », lequel revient ensuite, bien sûr, dans le texte même du livre (pp. 17, 69, 70, ...). Ensuite parce que ce titre, Terre exacte , coiffe, réunit, rassemble, les quatre sections dont il est composé : « Du dit jamais » ; « Psaume 9 » ; « Jour jaune » ; « Un nom d’homme ». Comme si, donc, le livre effectuait, dans sa texture ou sa chair même de livre, ce remembrement dont je crois pouvoir affirmer qu’il en est le thème le plus profond. Enfin parce ce que ce syntagme clôt le livre :

Sous votre sel
    est
la colline éventrée
tous        les vivants
             sous
 une terre exacte.                (p. 269)

Et on voit bien que, « sous » cette « terre exacte », se trouvent finalement réunis, non seulement la totalité des « vivants », mais encore et surtout l’intégralité du texte antérieur, puisque le syntagme, détaché à la toute fin par un blanc, tient en quelque sorte sous lui, en amont de lui, l’ensemble textuel qu’il clôt.

Pourquoi « exacte », cependant ? Eh bien, peut-être l’adjectif note-t-il moins une propriété de cette terre originelle, qu’une qualité requise chez le poète qui entreprend d’ainsi la remembrer : il faut, il faudrait qu’elle parvienne à faire pour ainsi dire coïncider exactement , ou du moins le plus exactement possible, son texte avec son objet, à savoir cette pangée. Coïncider comment ? C’est toute la question. Certainement pas par sa forme, laquelle frappe bien plutôt par l’éclatement multiple qui la travaille : syntaxe désarticulée, énonciation pulvérisée en une étrange et incessante polyphonie, dessin même du poème plus ou moins troué ou décalé sur la page. Si le texte poétique ici a chance de coïncider, fût-ce tendanciellement, avec une mythique pangée , c’est dans l’univers que malgré tout — malgré ces éclatements à tous les niveaux dont je viens de parler — il construit ou plutôt reconstruit.

En effet, son discours ne cesse de désigner, de suggérer, d’invoquer, sous des formes et par le truchement de motifs très divers mais finalement convergents, quelque chose comme un âge d’or de la terre, un temps de plénitude en tout cas, qui est, aussi bien, moins à retrouver (encore une fois, il n’a pas d’autre existence que mythique) qu’à construire, et pas ailleurs que dans et par le texte. C’est de ce temps, sans doute, qu’il est d’emblée question dans le poème placé au seuil du livre :

Ô jour d’innocence
où nous nous avisions
et fûmes proférés        (p. 7)

Profération initiale, première, qui « nous » fit naître à l’univers du langage – pour le meilleur et pour le pire –, à partir de quoi s’enclencha la dialectique de la parole, celle qui relie au « bouche-abîme du réel désiré qui manque », comme dit Reverdy, qui le prolonge et le dilate, l’ exprime , et celle qui coupe de ce réel, évince, exile. C’est de ce « dit » originaire, ce « dit jamais » puisque plus jamais immédiatement, directement accessible, que procède ce statut bancal, cette condition tragique de la parole double, de la duplicité de la parole, qui fait de « nous », ainsi « proférés », « ce que nous sommes » :

     Du dit jamais
nous fûmes
ce que nous sommes        (p. 18).

Considérons maintenant une page de la seconde partie de la section I, section intitulée, précisément, « Du dit jamais », dans laquelle on entend très bien le lyrisme de l’évocation de ce « temps »-là, heureux, de proximité avec les « Dieux » :

Nous écoutions les mémoires
terre était de bauxite
temps n’était
  ce qu’on mesure
mot n’était qu’offrande
   au plus bref
comme feuille de mûrier.
Nous dévorions les sources
épices     fronts
soudés aux Dieux
nous mêlions les aromates
    et les rançons
ô le songe au songe

et le rêve pour rêver.       (p. 69).

On songe, à lire cette très belle page, à un autre poème, également admirable, d’un poète qui n’est sans doute pas de ceux qu’Esther Tellermann préfère – elle est bien plus volontiers lectrice de Saint-John Perse –, « Évadné » de René Char1, qui dit bien le contentement incomparable éprouvé à retrouver l’accord avec l’autre, avec soi, en replongeant dans un monde où êtres et choses seraient « d’un seul tenant » (« L’été et notre vie étions d’un seul tenant […] »).

Cette « terre exacte » désigne en réalité trois ordres de choses distincts, même s’ils sont étroitement liés ou, mieux, solidaires. C’est d’abord la terre première, la terre-mère, la matrice universelle. C’est ensuite, sans doute, un socle de valeurs — car la poésie d’Esther Tellermann est aussi, toujours, en dépit de son apparent hermétisme, une poésie engagée , à sa bien poétique manière. Une poésie qui parle toujours du monde réel. C’était très net, notamment, dans Guerre extrême (1999). Très net encore dans Une Odeur humaine , avec ces lignes, par exemple : « ils venaient de l’Est, ils étaient simplement plus pauvres, établissaient les premières liaisons transversales avec la peur. Il y eut d’autres tragédies, c’est vrai, mais du point de vue de l’Europe, ce qui distingue notre continent, non, cela n’a pu tolérer aucune demi-mesure : en finir, en finir avec les achats, les paquets, les lettres, en finir avec les contrariétés, des millions de contrariétés sur les routes, car fait-on la route seul, cela saute aux yeux, il fallait en finir avec la peur. Ils crucifient, c’est la peur, ils accumulent les banques, c’est la peur [etc.]. »1


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