Antoine Émaz

<p>Antoine Émaz</p>

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Nu(e) 33

Antoine Emaz : creuser la voie/x

extrait

par Philippe Met,
(University of Pennsylvania, USA)

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« Il faudrait inscrire, creuser à force de répéter au même endroit les mêmes mots. »
(Emaz, En deçà)

« J’écoutais venir toutes les voix [...] »
(Reverdy, « Rien », in Sources du vent)

Se tenant tranquillement mais fermement à l’écart de la dichotomie entre littéralisme et néo-lyrisme dans laquelle on veut trop souvent embastiller la poésie contemporaine, l’écriture d’Antoine Emaz fait résonner une voix très singulière dans le paysage d’aujourd’hui. Résonner est, du reste, trop dire : rien de plus ténu dans son acharnement même et son orientation vers un « neutre » atonal, rien de plus tenace dans ses incertitudes et ses tâtonnements, que ce filet de voix-là, parfois amuï jusqu’à n’être plus qu’un souffle, car incessamment menacé d’exténuation ou d’extinction. L’on n’est pas loin alors d’entendre quelque personnage, égaré ou agonisant, sorti tout droit de chez Beckett - pour ce « corps jarre », aussi, qu’évoque un texte de Boue (61), dans lequel le temps se déverserait moins qu’il ne « s’égoutterait [1] » . Et du goutte à goutte au suintement et à l’envasement, il y a souvent, sinon solution de continuité, tout au moins possible porosité, chez Emaz.

A peine un filet de voix, donc, qui, pour autant, reste et résiste face aux micro-séismes du quotidien, aussi récurrents soient-ils dans leur infinie banalité, et incline de plus en plus volontiers à se couler dans une forme très épurée du carnet ou du journal poétique (Soirs, 1999 ; Ras, 2001 ; Os, 2004), se tenant au plus près - à ras même - de la lente percolation du temps. « Parole lichen », tel est l’emblème que cette écriture revendique pour elle-même, depuis ce volume atypique, mêlant aphorismes, notes poétiques et réflexions critiques, qu’est Lichen, lichen (intitulé couronnant également la section ultime, qui occupe plus de la moitié de l’ensemble). Le dernier recueil d’Emaz publié à ce jour, Os, ne fait pas que réinsérer le nucléus poétique - ou l’OS lui-même inclus dans le signifiant « pOéSie » - dans cette excroissance végétale. Il le ré-enserre aussi par elle : « lichen poésie lichen » (65). En dépit d’une indéniable communauté lapidaire, il faut voir là moins le « saxifrage éclaté » d’un René Char qu’une endurante symbiose : ce qu’on pourrait nommer un là-contre, adossement et opposition confondus - un là-contre qui ménagerait, en outre, un en-creux.

Après Ras qui fait de l’adverbe de négation l’une de ses sections-leitmotive [2] , Os le (re)dit d’entrée, minimalement mais résolument : il s’agit de poser [3] et tenir le non, « un non crispé jusqu’à l’os », sera-t-il par la suite précisé, « un non adressé à personne » (65 et 62). Ajoutons : comme on pose sa voix et comme on tient la note, sans effets ni affectation. Dans un autre ordre d’idées, on peut également entendre ce non à tenir comme un écho gauchi du « tenir le pas gagné » rimbaldien, que Du Bouchet, en son temps, avait su mettre en rapport avec Reverdy [4]. Pas gagné au rebours des cantiques, certes, mais « pas », surtout, qui tend à allier l’esquisse de la marche (son unité minimale, si l’on veut, son mouvement inchoatif) au martèlement de la négation (ou au contre-pied, pour filer la métaphore de l’ambulation). D’où cette sorte de double sens, ce pas de deux (entre la stase et l’en-avant), dont l’homme en marche de Giacometti a sans doute fourni la représentation visuelle la plus accomplie et que l’on retrouve régulièrement chez Emaz. Et ce, jusque dans le recueil Boue dont l’intitulé même dit pourtant assez le pouvoir d’attraction, sinon d’attirance, de l’engluement. Ou prenons l’une des pages liminaires d’Os : « on est là dans les mots qui battent/ de plus en plus doux sans rien dire/ veillent// on est là/ on a peut-être encore/ quelque chose à fixer/ on ne sait pas// la montre tape vite/ le cœur plus lent/ /on attend/ on ne voit pas quoi/ et pourtant/ on ne peut pas en rester là » (15) [5].

On peut à bon droit rechigner à rapporter, de manière ici congruente, là contradictoire, les termes de la poésie et de la poétique emaziennes à certains concepts philosophiques clés de Heidegger tels que le Dasein qui présuppose la mise à distance d’un sujet qui ne saurait se (des)saisir qu’à travers sa condition d’être-pour-la-mort, ou encore le questionnement sur le « on » ou das Man. Il n’en demeure pas moins que s’en tenir au non et à l’être-là implique pour le poète d’araser toute anecdote d’ordre biographique, d’évacuer tout carmen poétique, de se distancier de tout lyrisme autre que « désubjectivé » et « hors chant » (ou « hors champ »...), de s’interdire tout sanglot esthétique comme tout vibrato pathétique ou tout lamento tragique dans la voix. Musicalement parlant, on évoquerait plus justement sans doute un ostinato, pour reprendre l’intitulé d’un ouvrage de Louis-René des Forêts en forme de testament inachevable ou d’impossible approche du point [de la] mort.

[1Voir, par exemple, Boue (61) et Ras (70).

[2Voir aussi au sein de ce même ouvrage : «  peut-être qu’au bout le poème/ tourne encore/ autour de quelque chose comme/ non  » (Ras, 15)  ; «  encore une fois fouiller ce/ non  » (75)

[3«  non// poser cela au départ// comme un grain de sable/ ou un petit bloc sûr [...]  » (Os, 7)  ; «  [...] vivre/ sans grand espoir sauf/ tenir le non [...]  » (25). Chez Emaz, le verbe «  poser  » apparaît volontiers, et de manière programmatique, à l’incipit : «  poser encore/ quelque chose comme un ciel/ ou un linoléum [...]  » (Boue, 81).

[4Voir Ph. Met, Formules de la poésie, Paris, PUF, 1999, p. 227-228.

[5La récurrence du syntagme «  on est là  » est particulièrement remarquable dans ce volume : voir notamment p. 53, 63, 70 et 104.


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