Éditions

L'arbre à terre

Gabrielle Althen

L’arbre à terre, par Gabrielle Althen, Éditions de la revue Nu(e), juin 2007.

extrait

L’AMANDIER MORT

OU

LE RETOURNEMENT DU POUR AU CONTRE

Un arbre foudroyé la saison précédente se tenait au centre d’un cercle d’autres arbres qui vivaient. Le chapiteau de l’arbre mort offrait encore son énergie. Le bel amandier mort n’attentait pas à la vie.

C’est qu’il dessinait un voyage immobile, auquel nous nous trouvions conviés, -le voyage sur place de la montée ascensionnelle des forces mates de la terre vers la courbure du ciel et le mouvement par lequel la matière se dirige vers ce qui n’est plus elle, lorsque la transparence condescend à déposer sur elle. La photographie n’a pas immobilisé ce voyage. Elle a restitué l’ambivalence de ce qui semblait immobile. Ainsi qz comprend aussi pourquoi, aux yeux du photographe Claude Bricage, alors photographe de plateau d’Antoine Vitez, la couleur était inessentielle.

Voyage sur place ou vibration sensible, ce mouvement comprenait ses péripéties et ses soubresauts. La matière qui déferle, ou bien qui se hérisse, sourde, impudente, intensément matière dans son refus d’intercession et le front du ciel qui se couvre, offraient une dure métaphore, que la lumière et l’ombre reprenaient dans leur dramaturgie.

Nous regardions les branches sèches. Leur élan calciné contre le ciel mimait l’entrelacs d’une dentelle abstraite où l’âme se figurait, bien que le dessin en fût absent. Ce qui se cherchait était la clef de voûte répartissant l’humeur et les saisons : le point fixe de la gravitation.

Ce bel amandier mort n’attentait pas à la vie. A bonne distance, d’autres arbres vivants faisaient cercle. La foudre, pour cette fois, avait déblayé ce qui était mineur. Seul demeurait de cet arbre foudroyé son essor. La vie restée propre à l’inerte. Le combat sans accessoire et sans oripeaux de ce qui veut surgir. Non pas la vie dans sa forme florissante, mais l’instance de la matière se déterminant à surgir au-delà d’elle-même et à l’assaut moins du ciel que de l’essence du ciel. La foudre qui dénude avait laissé ce seul élan intact et ramené l’équation à son ultime interrogation. Ainsi la lutte était autant de la vie et de la mort que de la matière et de l’espace. Elle était sursaut ou mérite, et vouloir passionné d’émergence. C’était la reproduction de la fourche du choix majeur.

Parole carbonisée sans cesser de parler, l’arbre était aussi un corps et ce corps était signe. Etait-il plus près du ciel ou de la terre ? De la vie ou de la mort ? De la sève ou du feu ? Il appelait. L’espace consentait, lui aussi faisant signe.