Marcel Alloco

<p>Marcel Alloco</p>

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NU(e) 32 — Marcel Alocco

Marcel Alocco, La promenade niçoise

extrait

Dix-huit

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Qu’est-ce qui peut briser le présent sinon la brutalité du jour qui s’annonçait bleu et léger, et soudain s’impose dans l’insolite de la guerre, de la mort, des souffrances - alors le temps se suspend dans l’irréversible et devient passé qui s’inscrit dans l’histoire - tandis que la légèreté d’un ciel pur est encore un présent, avec un soleil sur la peau dans le boulevard, la promenade que ne perturbe que les bruits intempestifs des voitures qui démarrent comme le feu passe au vert, l’ombre épaisse d’un platane traversée aussitôt, le pas crissant sur un gravier dépassé assez vite pour l’oubli... l’irruption de la fatalité, venue d’ailleurs, autant dire de nulle part, dans l’ici calme du temps. Il y a l’enfant, il y a l’adulte, bientôt le vieillard, et ce ciel qui ne change pas, qui est mon ciel où je nais, où je vis, avec ce même oiseau qui au printemps plonge dans la cour, raie l’espace et se plante comme une balle tirée en rond, depuis une improbable origine, sous la gouttière... Le même marronnier avec ses grappes en pyramides roses dans le touffu des feuilles nouvelles, chaque mai, ce mai présent, dans la cour des récréations... C’est toujours le présent qui tremble sur ta lèvre pâle dans le doux contact du premier baiser, avec imperturbablement étonnée et confiante au bord des larmes la clarté verte des yeux d’une gamine jamais vieillie dans l’inaltérable part de ma mémoire, contact mille fois renouvelé une première fois -qu’est-ce qui pourrait briser je t’aime à présent sinon la brutalité de la mort, ma propriété d’être le fragile présent, le mortel unique parmi les hommes et les femmes mortels ?

Ce qui se dilue dans l’encre au fil des lignes, c’est l’amertume de ce qui ne fut pas, la crispation de bonheurs perdus, la pierre épaisse endormie dans la poitrine des visages à jamais éloignés, les mots qu’on n’a pas su penser, pas su dire au bon moment, et qui se multiplient enfin sur la page en douce amère nostalgie gravée à vie dans le vif de la chair ou l’obscur bazar du cerveau.

J’ai titubé ma vie, soit. Mais le trait que j’ai voulu graver bien droit dans ce passage provisoire, s’il n’est guère visible pour les foules habituées aux propositions himalayennes des évidences d’artifices qui explosent l’oeil le plus inactif, scintille tout de même dans le coin le plus obscur de ma case aujourd’hui désertée. Il y a des lueurs d’une pureté diamantine qui ne se paient ni d’or, ni de gloire. Va-nu-pieds, bon-à-rien, hébété devant les foules en délire, sans voix quand hurlent les loups, timide devant l’oeil goguenard du savoir institutionnalisé, expert, il va de soi, en compétences de l’inutile : mécanicien des mots, architecte des couleurs, esthète en philosophie, musicien pour paysages, ministre des prières du vent et de l’éclat du soleil, marcheur impénitent sur les sillons de nos mémoires et le parcours des méduses, détective d’un texte à l’autre, médecin des cailloux blessés sur les bas-côtés des grands-routes, archiviste des grains de sable, auditeur passionné des plus tristes silences... (car je sais écouter, oh oui, je sais !).

Il reste, il reste... Il reste un livre que peut-être je ne parviendrai jamais à écrire. Un livre qui pour chacun reste toujours de nouveau : à écrire. Je ne livrerai plus de bataille. J’entends les balles siffler au ras de ma tête, de plus en plus près, comme dans un western, mais il n’y a pas, chapeau rejeté en arrière et colts fumants, Gary Cooper ou John Wayne. Le tireur est invisible, le tireur n’est pas pressé. Il sait qu’il finira par m’atteindre, dans une seconde, un jour, quelques mois ; quelques années si je me planque bien et surtout si j’ai de la chance, ce cadeau que s’offrent les fous qui ne croient pas au hasard. Mais à quoi croient les fous, sinon à ce que leur folie conduit le monde où je me promène entre les salves des tireurs invisibles et aveugles peut-être ? Je ne livrerai plus de bataille. Je vous aime sans mot, sans cri, sans geste. J’ai l’immobilité de la pierre au fond de l’herbe lorsque passe la faux. Je me retire marée basse sur mon fond. Le bonheur est une insolence effrayante, un instant pareil aux premiers rayons juste avant la débâcle. On n’a rien choisi, sinon peut-être l’habit d’un corps reçu. Il y a eu le matin et la nuit, le soleil et les givres. Il y a eu la marche sur le désert et les amours qu’on n’avait pas méritées. On ne remboursera jamais ses dettes : mon sourire ne vaut aucun des sourires donnés. Tout est rapt irréversible. Je vous aime, mais vous aujourd’hui absence...


Nice, 1997-1998.
La promenade niçoise, (Pastrouil),
l’Ormaie, Vence, 1999.


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